Le Vivier a interviewé un aumônier de prison

Henri Lourdelle a accepté de témoigner pour Le Vivier et le CMR et nous a confié le chemin parcouru...jusqu'au parloir. Il nous a livré des mots qui peut être vous interpelleront.

"prisonnier, et vous êtes venus me voir" Matthieu 25,36

Aumônier de prison : Pourquoi ? Pour qui ?

 

Une petite précision s’impose d’emblée. Être « aumônier » de prison est différent d’être « visiteur » de prison. Celui-ci ou celle-ci rencontre la personne détenue, selon les établissements, dans une petite guérite, comme les avocats pour échanger avec elle sur sa détention, sa famille, ses difficultés…

Être « aumônier », c’est tout d’abord une « mission d’Eglise » : nous sommes envoyés par l’Evêque auprès des personnes détenues.  Les aumôniers et les Chrétiennes et Chrétiens  qui les accompagnent dans cette mission, répondent  « à la lettre » à ce reproche, en le positivant,  de Jésus en Saint Mathieu, chapitre XXV : « J’étais en prison et vous ne m’avez pas visité ».

L’aumônier, et lui seul, a la possibilité de rencontrer les personnes détenues qui le souhaitent, dans leur cellule dont on lui donne la clé quand il arrive pour ses visites dans l’établissement pénitentiaire.

 

Quelle est sa mission ?

Tout d’abord, intégrer l’Aumônerie, ce n’est pas une « activité », mais un « engagement » qui s’articule autour de 5 verbes :

  • ir… Accueillir la personne telle qu’elle est, sans jugement, sans a priori…en frère. Et j’ai toujours cette parole de l’Evangile à propos de Jésus, qui m’interpelle : « Que peut-il sortir de bon de Galilée » ? Oui, pourquoi aller en prison ? Que peut-il en sortir de bon ?
  • Sans naïveté, mais ces personnes ont toujours quelque chose à nous dire. Et nous sommes bien souvent les seuls qui prenons le temps de les écouter
  • : Chaque personne détenue est une  « abimée » de la vie. Certes, si elle est là, ce n’est pas sans raison et nous en sommes bien conscients. Mais nous sommes à leurs côtés pour les aider à se « rebâtir », à se mettre debout. Nous ne leur donnons pas de biens matériels mais comme le disait Pierre à la personne paralysée au Temple : « Je n’ai ni or, ni argent, mais ce que j’ai, je te le donne : « lève-toi et marche ». C’est cela notre mission, les aider à se relever
  • : partager leur réalité, leurs soucis : la copine qui est dehors, leurs enfants qu’ils ne voient pas, les parloirs qu’ils n’ont pas eus, la promiscuité de la cellule (2 dans 9 m2), avec, parfois et selon les établissements,  des toilettes séparées par un rideau et des douches collectives dans la coursive…
  • Célébrer dans la prière, bien sûr. A la maison d’Arrêt de Douai nous célébrons le dimanche matin. Une fois par mois, nous avons la messe et les autres dimanches nous prenons les textes qui sont lus dans les paroisses et nous partageons ce que ces textes nous disent, ou non, comment ils ont une actualité dans  notre vie de personnes détenues… Et ces partages sont très vivants et très riches car, chacun dit, sans crainte de jugement, ce qu’il en pense, ce qu’il ressent. Car il ne s’agit pas de « faire de la morale » mais bien de découvrir ensemble quelle « bonne nouvelle » pour nous aujourd’hui nous apporte ces textes écrits et transmis il y a plusieurs milliers d’années. Et les personnes détenues apprécient beaucoup ces moments de partage. Comme elles le disent « c’est un moment d’oxygène »...une « aération ». Elles nous disent : « quand je repars je me sens mieux »…

 

Comment devient-on « Aumônier » de prison ? Comment suis-je arrivé là ?

Comme tout appel, c’est le résultat de l’enchaînement de petits faits et de petites réponses.

J’aime bien chanter et dans ma paroisse, j’entraîne les chants, à la messe. Il y a quelques années de cela, la personne qui était à l’Aumônerie et qui chantait est tombée malade. Un prêtre qui était de la paroisse et en même temps aumônier à la Maison d’Arrêt de Douai, m’a dit : « Henri tu ne pourrais pas venir nous aider à chanter, car Florence est malade »… J’ai répondu OUI. Puis il y a 7/8 ans,  il y a eu un départ de l’Aumônerie, et le même prêtre m’a de nouveau interpellé en me disant : « Tu ne voudrais pas en faire un peu plus ? »…Au fond de moi-même j’étais prêt et je lui ai répondu « J’attendais cette sollicitation…merci » et c’est comme cela que j’ai intégré l’Aumônerie.

Quand on est aumônier, nous bénéficions d’une formation de deux jours sur deux ans à Paris. De plus, l’ensemble des aumôniers catholiques, de la Région pénitentiaire, nous nous rencontrons, sur deux jours tous les ans et là nous échangeons, partageons et approfondissons notre foi. Enfin, l’équipe d’aumônerie se rencontre régulièrement pour partager ses expériences, au sein de la Maison d’Arrêt.

 

Comment ces engagements bousculent ma foi ?

D’abord en préparant les partages des textes, j’approfondi la parole de Jésus et je me pose les même questions que celles que nous renvoyons aux personnes détenues : « qu’est-ce que cela veut dire pour moi aujourd’hui ? Comment, je me sens interpellé » (bien sûr en des mots plus simples)

Et puis cela a profondément modifié mon regard sur les autres…les préjugés…peut-être rendu plus tolérant, même si j’ai un tempérament plutôt passionné…

Et lorsque nous nous retrouvons en équipe d’aumônerie  et que nous voyons les évolutions positives chez les uns et les autres, nous pouvons rendre grâce. Mais aussi nous partageons nos déceptions parfois, quand l’un ou l’autre, qui était sorti… revient !

 

En quoi, c’est important en tant que chrétien d’être solidaire ?

Pour moi, c’est intrinsèquement lié. Dans ma vie professionnelle, j’étais engagé syndicalement, et à travers le syndicalisme, j’ai toujours été solidaire : je ne suis pas chrétien pour moi, mais nous sommes invités non pas par des discours, mais par des actes, à « aimer les autres », quels qu’ils soient. « Je ne suis pas venu pour les bien portants… » a dit Jésus. Nous sommes « ses »  relais auprès des « accidentés » de la vie. « Qui dit j’aime Dieu mais qui n’aime pas son frère, est un menteur »…il nous faut le vivre au quotidien et dans…la joie ! J’ai aussi toujours cette phrase de Nietzsche « Quand les Chrétiens auront une gueule de ressuscité, je croirai en leur Dieu »

Apporter cette « gueule » de ressuscité en prison…

Je ne suis ni prêtre, ni diacre, mais je vis dans cet engagement pleinement, mon baptême

Toutefois, force est de constater que pour cette mission auprès des plus démunis, « la moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux ». Mais comme nous y engage notre Pape François, il s’agit pourtant bien là, d’aller porter la « bonne nouvelle » du pardon, de la miséricorde et de l’espérance du Seigneur, au-delà des portes de nos églises, à « la marge » comme il disait…

Il faut faire fi des préjugés, des appréhensions parfois, mais cette mission nous rend « au centuple » ce que nous pouvons y apporter.

 

Henri LOURDELLE

Aumônier catholique de la Maison d’Arrêt de Douai (59)

Article publié par Le Vivier • Publié le Lundi 07 octobre 2019 • 53 visites

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